par Abenamar
Le confinement, cela fait des semaines qu’il a commencé pour moi. Putain de virus. Tout le monde chez soi, sauf moi. Je vais continuer à pédaler à travers ces banlieues pourries du nord de Paris, d’un datacenter à l’autre, parce qu’il ne faut surtout pas que Netflix et Amazon se cassent la gueule quand tout le monde va se mettre à streamer H24. Du coup mon confinement va continuer.
Pour la plupart des gens, être à la maison sans pouvoir aller au travail, c’est le confinement, mais dans mon cas c’est l’inverse. Voilà un mois et une dizaine de jours que je suis retourné charbonner pour améliorer quelque peu les économies de la maison, voilà autant de temps que je suis confiné, séparé de ma vraie personne, que cette maladie qu’on appelle travail grignote peu à peu, inexorablement une partie de mon cerveau et de mon énergie, qu’elle occupe de plus en plus mes pensées, qu’elle se glisse dans ma moelle épinière pour tendre les muscles de mon dos jusqu’à ce que mes épaules se voûtent et ma nuque se raidisse, voilà des semaines donc qu’elle anémie mon sang, à force de repas sautés pour pouvoir bosser toujours plus, plus d’heures à facturer, des heures qui représentent plus d’argent gagné, plus de bénéfice net, plus de choses que je peux m’acheter, et toujours moins de moi à la fin de mes journées sans fin, avec les soucis, les questions non résolues, les problèmes non réglés, ce poids, cette charge mentale de tout ce qu’il ne faut pas oublier pour le lendemain et pourtant ce cerveau qui ne désire qu’une seule chose, oublier, oublier, oublier, lâcher prise… mais tout ce que j’arrive à oublier c’est ce que je voulais faire, moi, le petit être humain paumé au milieu de cet amas de chair et tendons asservi à la machine productrice, toujours plus encore et encore et tu n’oublieras que toi-même dans l’espace qui t’est alloué pour cela. Ironie du sort, mon travail c’est de maintenir cet espace là même, celui de l’oubli et de la perte, celui de la fuite digitale, absurde, mais aussi celui de la laisse numérique sur laquelle le maître peut toujours tirer à n’importe quel moment, le collier étrangleur qu’on n’enlève plus jamais, les offres d’emplois flatteuses pour un ego qui n’est pas le mien.
J’ai plus peur de ça que de ce putain de virus, au fond. J’ai peur de me faire bouffer, et comble de tout, de choisir l’assaisonnement et la cuisson. J’ai peur de couper les légumes et essayer diverses cocottes en fonte jusqu’à trouver celle qui me paraît de meilleure qualité, puis de rabattre le couvercle sur moi-même et n’en émerger que dans vingt ans, usé, cuit, rance.
On m’offre un poste de cadre et j’ai envie de leur cracher à la gueule. On me dit de rester cloîtré chez moi mais d’aller voter, et j’ai envie de postilloner dans l’urne. Je me sens fatigué et plein de fiel, et je ne vois vraiment pas ce que tout ceci m’apporte. Je me paume dans les newsfeeds, en plusieurs langues, dans les stats et les courbes diverses, dans une multitude de graphiques colorés qui nous expliquent qu’on est dans la merde, dans les posts des uns et des autres qui essaient de faire de l’humour ou qui râlent sur l’inconscience des gens ou bien encore qui font comme si de rien n’était. Mais bordel, c’est quoi cette addiction pourrie dont je n’arrive toujours pas à me débarrasser ? Qu’est ce qui m’en empêche, hein, d’effacer ces putains de compte facebook et instagram ? C’est quoi en vrai, ce qui me retient d’éteindre mon smartphone et ne plus jamais le rallumer, de vivre sans, de lâcher prise, vu que je ne sais pas vivre avec ? Est-ce que tous ces machins m’ont rendu heureux ne serait-ce qu’une seule fois ?
Mon téléphone émet un petit bip à côté de moi, un mail, puis un message whatsapp. Réflexe pavlovien, mon cerveau réclame l’update immédiat, que me veut-on, que se passe-t-il, quelles sont les nouvelles ? Ma fille regarde souvent mon téléphone, la boîte magique la fascine, normal, elle me voit dessus si souvent. Elle a déjà chopé le virus, c’est moi qui lui ai refilé. J’essaie de compenser, de lire des livres devant elle, pour me donner bonne conscience.
La réalité c’est que j’aurais voulu écrire autre chose, quelque chose de simple et émouvant, un texte frêle qui évoquerait les fleurs sur les prunus du parc en face de la maison, ou un récit d’anticipation peut-être, avec une ville complètement paralysée et juste moi qui pédale dans les rues désertes et silencieuses. J’aurais aimé écrire le discours la semaine d’avant, et avoir fini le récit sur la première fois que j’ai entendu « Hardcore » d’Ideal J avec mes potes du collège, mais je n’ai pas pu, j’étais malade, en quarantaine, en confinement. Mon cerveau d’un côté, mon corps de l’autre, et moi-même loin, loin de tout ça, en train de compter les heures et les semaines avant le retour à la vie, le retour vers la lumière, le retour de ma liberté. Ma belle et fragile liberté, une des fleurs du parc d’en face, le parc Aimé Césaire. Elles s’en foutent de la pandémie, les fleurs. Pour elles, c’est l’heure de vivre, et ça leur suffit.
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