Contrainte : corona virus

par Karim

Elle est si douce cette corona. Sa saveur un peu âpre quoique légèrement citronnée, toute vibrante sur le creux ma langue, réveille toutes mes papilles. Elle les enrobe de malt, puis effleure mon palais par ce mélange exotique de sucre lourd. Cette saveur illumine tout mon âme à peine passée dans mon gosier.
Quoi de mieux qu’une fraiche corona au bord de l’eau lorsqu’on sort d’une cuite assommante. Je suis accablé par la gueule de bois, usé par les remords mais la corona me sauve.

Sur la plage de Gandia, non loin de Valence, le soleil me frappe la nuque. Mon ami Sirus dort profondément. Il ronfle même. Avec son visage d’iranien rayé par sa serviette bleu azur, il entre dans d’inquiétantes phases d’apnée de tel sorte que je ne l’entends plus respirer, puis soudain, il se réenclenche en une longue expiration qui vient racler le fond de sa gorge toute sèche.
Je me demande de quoi il rêve, quand bien même il puisse rêver vu l’énorme quantité d’alcool que nous avons ingurgité la veille. 

Non je ne crois pas qu’il puisse rêver. Il est dans un coma. Au moins, il n’a pas à subir les tremblements, les vertiges et la nausée qui me fait suer des restes de whisky. 

Cela fait cinq jours que ça dure. Chaque matin, je me réveille dans cette angoisse née du cri de mon corps. 

Tous mes membres réclament cette bière. Cette bière qui étouffera mes blessures. C’est un poison qui me sort du mal par le mal. 

Un virus qui réconforte ma grande détresse, celle la même qui s’évanouie en fin de journée, lorsqu’au moment du coucher de soleil, quand le vent doux d’été se lève et que le la soirée n’est pas encore entamée, je trempe mes lèvres dans mon premier verre de whisky. Oui avant la douce corona pansement du matin, il y a le whisky de la veille. 


Je revis cette première goutte de whisky. Celle d’hier soir m’a comblé. Cette première gorgée du soir me fait toujours croire à un amour d’autrefois même si c’est une légende. Parfois, le chemin est plus sinueux et le premier verre me laisse pensif. J’entre alors dans les remords et je ne cesse de me dire qu’il faudrait que je stoppe ce cycle infernal. Dans ces moments-là, je me revoit jeune dans les rues de paris, non pas innocent mais vif, avec une mentale de bandit qui ne se laisse pas faire. 

Mais au deuxième verre, la nostalgie disparait. Je me retrouve soudainement dans le vide. Je glisse dans un trou noir et juste avant de toucher le fond, je me resserre un troisième verre qui me fait remonter à la surface. Oh ce troisième verre, quelle sensation. Personne ne m’avait raconté ce bonheur que celui de se blottir sous une couverture invisible, comme le manteau d’un fantôme.


C’est une couverture liquide qui me réchauffe. Qui berce le bébé en moi. Qui me caresse sensuellement comme l’effleurement des doigts d’une femme sur mon torse après l’amour.


Si je l’avais su j’aurais commencé le whisky dès mon enfance. Je me serai rempli de whisky aux moments des grands froids. Cela m’aurait évité le mal-être de l’adolescence. J’aurais bu du whisky au lieu de passer mon temps à me cacher, à rougir de honte. 

Le bruit de la deuxième corona décapé de son bouchon par mon vieux briquet fleuri réveille mon ami Sirus. Il me regarde puis, dégouté par la vue de la bouteille de bière dans ma main, se retourne de l’autre côté avant de replonger dans son coma.

Je reste seul dans ma bulle et le soulagement commence peu à peu. Cette corona fraiche est juste assez légère pour ne pas me cogner davantage. La première gorgée est un rayon de soleil à travers un ciel noir. Le liquide gazeux se dilue lentement dans mes veines puis s’infiltre dans mes muscles déployant son venin goutte par goutte. Mes globules rouges s’épaississent, mes rétines se dilatent, mon cœur ralentit. C’est divin. Un miracle pour mon corps endolori. 

N’oublions pas de dire que ce virus est contagieux, si contagieux qu’il me fut sans doute transmis par mon père. Mais cette histoire est lointaine et je préfère m’attarder sur cette douceur qui vient de naitre en moi grâce à cette deuxième corona.

Alors que les gens sur la plage m’apparaissaient flous, je devine maintenant de fines courbes féminines qui m’émoustillent. Le virus atteint aussi mon pénis. Il s’endurcit. Il s’était totalement engourdi à cause des nausées.

La troisième gorgée de corona est un peu plus enivrante. Je repasse de l’autre côté, celui des oubliés. Des lors, je ne fais plus parti des normaux. Des gens beaux. Je redeviens Arezki le maudit. Le mauvais. L’Intrus.

J’ai envie de crier à l’injustice. Je suis malheureux tandis qu’eux, étalés comme des étoiles de mer sous leurs parasols, s’imprègnent de l’air marin, s’émerveillent du soleil et parviennent à s’endormir sur le bruit des vagues.

Moi je me noie. Je m’enlise à petit feu. J’essuie la pellicule de sueur sur mon front avec la paume de ma main. Les remontées nauséeuses du whisky ne sont pas encore totalement étouffées. J’absorbe alors une bonne razade de corona. Arrive le moment où je me sens bien. Je ralentis ensuite le rythme en ingurgitant que de petites gorgées car le temps m’est compté. 

Il me reste quatre heures avant le coucher de soleil, avant la vraie défonce. Là ce sera les abysses, la nuit noir, l’océan agité et chaque verre viendra s’abattre sur moi comme les vagues sur les rochers.

Je passerai de l’opprimé a l’esclave puis au vaincu. Si le whisky me monte trop vite je pourrais surement faire le rebelle, l’enragé, et je chercherai à me venger sur une femme. Puis, à la fin de la bouteille, je serai totalement colonisé par les pulsions sexuelles avant de tituber vers notre hôtel. 

Avant cette dérive je savoure cette corona sur la plage. Je renifle l’odeur de crème hydratante émanant d’une jeune espagnole brune et bien bronzée.  Je la vois qui s’installe à côté de son copain sur le sable. En les regardant, mon cœur se tord car je suis seul et soudainement la détresse me fait siffler la corona d’un trait. Je n’ai pas connu l’amour, alors je bois, me livrant tout entier à ce virus. Le corona virus.







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