par Karim

En pleine nuit, la vieille cria si fort que tout le village se reveilla avec stupeur. Son mari, Tahar, imam du village ait issad et membre actif du MNA était mort à Paris.  Dans leur maison du nord de la Kabylie, Amar, le jeune fils du couple, entendit les cris de sa mère. Il se réveilla lui aussi avec stupeur et de l’angoisse. Il prit surtout conscience que malgré ses onzes années, c’était désormais lui l’homme du foyer.


Quelques jours avant sa mort, son Père, Tahar, se faisait pourtant discret dans son petit studio de la rue de l’ourq à Paris. En bon chef de milice du Mna, le mouvement national algerien, il lui arrivait aussi de prendre des risques en attaquant dans leur fief les membres ennemies du FLN.

Durant cette fameuse guerre des cafés, ces deux partis pourtant tout deux nationalistes s’affrontèrent sans relâche a coup de get apens, de rafales et de coup de couteaux en pleine rue. Ce conflit au sein même des indépendantistes algériens secoua la ville de Paris durant de nombreux mois. Les ruelles du 19 eme arrondissement se transformèrent en tranchées urbaines et les membres actifs en véritables chasseurs de tête. C’est comme ça que le 28 février 1957, un petit soldat du Fln, se retrouva derrière Tahar Mouici qui empruntait alors un couloir du metro oberkampf. En une fraction de seconde, le messaliste reçu plusieurs balles dans le dos et tomba sur les marches de la bouche du métro. 

Selon Raymond Muelle, parachutiste puis historien français, deux autres membres actifs du Mna se sont fait tuer la même journée.

De l’autre cote de la méditerranée, quelques années avant l’independance du pays, le pauvre Amar se retrouva meurtri, avec les pleures de sa mère au quotidien. Il vit cet assassinat comme une injustice et jamais, il ne l’oublia. 



40 plus tard. La main tremblante autour de son verre de Pastis, je le voyais encore en train de parler tout seul à voie basse dans son rade de la Bastille. Et je suis sûr qu’il parlait encore de cette injustice. Je suis sûr qu’il se refaisait la scène,  comme il devait se refaire les scènes de sang, de guerre, de descentes dans son village, d’assassinats et de viols. 

Comme je l’ai dit dans ma lettre, le pauvre n’est pas devenu alcoolique pour le plaisir de boire. Non, toute sa vie durant, il a ruminé son enfance noir, faite de sang et de pleurs.

Et finalement, l’injustice se perpétua. Mes sœurs, mes frères, ont vécu le même mal ici à Paris. 

L’injustice c’est donc les conséquence de la guerre, de cet enfance chaotique de mon père. De ce meurtre dans le métro Oberkampf. 

L’injustice, c’est les coups de ceintures sur le dos de ma mère. C’est l’abandon que j’ai vécu. La solitude extrême, le silence, le désarroi. 

L’injustice c’est que mes parents n’ont pas su se relever. Et que finalement, à mon tour, j’ai pris le poids de leur silence.  

L’injustice c’est que nous en sommes tous tombés malade. Chacun à sa manière. L’un dans les pleurs. L’autre dans la fuite. 

L’injustice c’est qu’encore aujourd’hui certains souffrent de cet assassinat, de cette tortures, et de ce drame que fut la guerre d’Algérie.


L’injustice c’est que pour répondre à ce climat chaotique, ma sœur m’a cadenassé entre ses jambes. 

J’en suis tombé malade à mon tour. Gravement malade, et je vis encore avec les résidus de balles dans mon corps. Je suffoque avec la fumée qui s’échappe de ce pistolet. Je souffre, et je vois les miens souffrir aussi, sans même pouvoir en parler. 

L’injustice, c’est ça. Passer sa vie coincé dans les drames du passés. Passer sa vie à subir sans pouvoir se libérer. 

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