contraines : 1ère personne du singulier, t shirt blanc taché, une soirée à Barcelone, chaussures en cuir, la plage

par Abenamar Sanchez

Et si la liberté c’était la contrainte, me suis-je dit dans un élan orwellien il y a quelques années, lors d’un dîner avec quelques potes. Et me voilà, six ans ( ?) plus tard, dans une autre ville, à me demander « mais qui est le petit rigolo qui a eu cette idée »… Première personne du singulier, fait chier quoi. Je me dis que pour me venger je pourrais donner passé simple comme contrainte pour la prochaine, mais le pire c’est que Juan kifferait.
C’est vraiment pas le moment de parler de moi. Crise de la quarantaine, je me trouve moche et con, et peu intéressant par-dessus tout. Dans un des derniers livres que j’ai lus le personnage principal (psychiatre de sa profession) se demande si le but de la psychiatrie n’est pas de nous rendre parfaitement chiants et prévisibles – et c’est pas Foucault qui l’aurait contredit. Bref, j’ai pas envie de parler de moi. J’ai envie de me lâcher la grappe. Alors j’écris, des fois ça marche, écrire pour me laisser un peu en paix, pour arrêter de réfléchir, d’avoir tout le temps peur. C’est chiant aussi d’être un angoissé avec des rêves de rebelle. Le genre de gars qui a envie de mettre un T-shirt blanc mais au dernier moment se ravise par peur de le tâcher. Comme ces cons qui n’osent pas plier le pied quand ils portent leurs Jordans.
J’ai plein de souvenirs plus ou moins flous de mon époque sauvage, parfois je m’en sers pour écrire de petits textes aux fins tristes et à la nostalgie un peu éculée. Oui Paris dans les 90’s c’était autre chose, gnagnagnan. OK Vercingétorix. On s’en bat les couilles. Je vois les gamins de 20 ans à Marseille, tous avec leurs dégaines de non binaires sapés comme dans le clip de SpaceMan (référence boulevard des clips), je me dis qu’ils ont l’air de se marrer. Encore une réflexion de quarantenaire qui trouve qu’il se fait chier. Vélo boulot dodo. Aujourd’hui un connard suffisant à la radio me dit ce que je sais déjà, ce que ma conscience me hurle plusieurs fois par semaine ; « c’est pas en allant bosser chez Total à vélo qu’on va sauver le monde ». Et ce fils de pute de Macron nomme Michel Barnier. Ce qu’il me manquait. J’ai envie de foutre le feu à quelque chose.
Quand j’étais au lycée je lisais le monde Diplo et la biographie du Che par Paco Ignacio Taibo II. Je voulais partir en Amérique latine et faire la révolution. Je suis devenu petit cadre dans une multinationale étatsunienne, y’a quoi qui a bugué ? Moi, sûrement. Je me la suis tellement collé qu’il a fallu que je surcompense dans l’autre sens. Et là je me fais chier, mais d’une force. C’est ouf. Les calls qui se prolongent, le brassage de vide à fond, rien n’est réellement nécessaire dans ce que je fais, ni le produit final ni
même les actions qu’on m’attribue. Je suis un peu comme Indiana Jones dans les Aventuriers de l’Arche Perdue, si on m’enlève du film il se passe exactement la même chose. Je crois que j’ai déjà fait cette comparaison dans un autre texte.
Bref j’ai envie de tout envoyer bouler, mais c’est peut-être le manque de vacances et de vie sexuelle qui fait ça. Encore un truc que j’envie aux kids « fluides » des soirées reggaeton – cheveux fluo. Comme un vieux con d’ailleurs. Bref, je me sens vieillir et ça me fait flipper. Cette impression d’avoir de moins en moins le choix, et à la fois d’être au bord de faire un changement radical, mais lequel ? J’y crois vraiment, à ma reconversion dans la marine marchande à voile, ou bien dans la politique, ou chez Carbone Quatre ? Ou alors rejoindre Extinction Rebellion ou les soulèvements de la terre ? Ou me mettre à écrire du théâtre ? La maison en Ardèche ou l’appartement au centre ville ? Refaire du rap ? Quitter cette meuf qui n’a plus de désir ni pour moi ni pour elle-même d’ailleurs, ou bien continuer à voir en elle celle avec qui j’ai voulu construire une famille, celle que j’ai aimé et qui m’a aimé, avec même de la passion ou tout du moins de la fougue.
Au fond c’est ça qui me manque le plus, la fougue, la folie, un peu de joie. Mais c’est sûrement juste que j’ai pas eu de vacances et que ce taf me soûle. Il suffit que je fasse un peu plus de yoga, un peu plus de méditation, quelques rdv chez mon thérapeute, et je serai de nouveau parti pour six mois à tolérer cette tartine de merde que nous sert le capitalisme dans sa phase finale de dégénérescence avant la prochaine guerre mondiale, celle là ayant des chances pour être vraiment la dernière.
Le truc dont je sature le plus c’est de voir des gamins morts, cette gamine fauchée avec ses rollers aux pieds, ce gamin courant derrière son père blessé, porté par un autre homme, son cri qui me poursuit encore. J’en ai marre de mon hypersensibilité qui est revenue, j’en ai plein le cul de mon impuissance, et encore plus j’en ai marre de savoir, de savoir et de comprendre, de savoir avec lucidité que j’ai raison, qu’on a raison, et de ne rien faire pourquoi ? Parce que j’ai peur de faire du mal. J’ai eu peur de faire du mal tout le temps, à tous ceux que j’aime, aux femmes avec qui j’ai couché, aux amis que j’ai trahis, j’ai peur de crever et de laisser ma fille seule comme on m’a laissé seul, j’ai peur de faire du mal comme mon père m’a fait du mal, comme tous les hommes de ma putain de lignée ont fait du mal autour d’eux, comme ma cousine qui vient de s’approprier d’une partie de l’héritage de ma mère m’a fait du mal, pas pour l’argent bordel mais parce que c’était ma putain de
famille, j’ai peur de vous faire du mal avec ce texte qui est une putain de régurgitation de toute la merde que je garde dedans depuis des semaines mais bordel il faut que ça sorte ça fait du bien, je suis seul dans le bureau et je tape frénétiquement depuis une heure et je vais encore rentrer tard à la maison et ma compagne va être fatiguée et ma fille va vouloir que je la borde et si ça se trouve je serai en retard pour notre réunion mais bordel il faut que ça sorte.
Je me fatigue moi-même. Mes souvenirs flous de mes années folles ne sont même pas glorieux. Quelques trucs vaguement satisfaisants, mais beaucoup de honte et de complexes. Je suppose que je ne suis pas le seul, même la tristesse est tristement banale. J’ai l’impression d’avoir roulé avec le frein à main toute ma vie et je ne sais même pas si j’ai le courage de changer, de faire autrement, sauf là, en écrivant. C’est un peu comme ces espèces de bouffées d’anxiété mélangée avec une soif inextinguible qu’on a quand on bouffe trop de MDMA. Une fois à Barcelone j’ai vécu un truc comme ça, tellement intense. On s »était fait des taz maison, avec du speed trop gras pour le sniffer et de la MDMA en cristaux trop gros pour arriver à faire des doses raisonnables. Les parachutes étaient massifs. On a tous fini à rire incontrôlablement, avec au fond un doute sur nos chances de survie à un rythme cardiaque si élevé. J’avais l’impression d’être libre, même si j’étais juste polydépendant et en déni des abus subis dans mon enfance. J’envie presque cet aveuglement. L’ignorance rend heureux, c’est un paquet de gens considérés comme très sages qui le disent.
« L’ignorance est la condition nécessaire du bonheur des hommes et il faut reconnaître que le plus souvent, ils la remplissent bien. » disait Anatole France, mais avec un nom pareil il y a de quoi être aigri.
Donc ouais, je suis là, à Marseille, avec la plage pas loin, la mer que je vois tous les jours, et pourtant ça ne va toujours pas, j’ai toujours le mors, j’ai envie de tout plaquer et me tirer avec mes maigres économies mais en réalité je ne ferai jamais ça parce qu’il y a une personne à qui je ne peux réellement pas faire de mal, elle a cinq ans et m’attend à la maison pour me raconter sa journée à l’école. Alors du coup je vais devoir tracer sur mon vélo pour pas la décevoir. Et tant pis si j’ai pas réussi à caler les chaussures en cuir. Ah si, tout à l’heure, vous vous souvenez quand je parlais des cons qui ne veulent pas plier leurs Jordans ? Elles étaient en cuir.

Laisser un commentaire