Contraintes : 1ère personne du singulier, t shirt blanc taché, une soirée à Barcelone, chaussures en cuir, la plage

par Arthur Cantin Nyiri

Je suis quelqu’un de simple, je me contente de petits plaisirs. Mais les
vacances doivent cocher les points suivants si je veux vraiment réussir à me détendre : il me faut du soleil, la plage et la mer. Deux semaines dans le Perche me reposent moins qu’un week-end à la plage. Comme mes ancêtres des abysses, j’ai besoin de flotter dans l’eau salée et de me réchauffer au soleil. J’ai déjà essayé les rivières et les lacs, mais cela n’a pas la même efficacité. La recette ne fonctionne pas de la même manière. C’est ainsi que je me suis retrouvé en Espagne, atterrissant à Barcelone. Ce ne sont clairement pas les plus belles plages du pays, sorte de zone industrielle avec vue sur mer, mais c’était la première étape vers le sud.
J’ai sorti mon petit sachet de tee-shirts blancs, commandés sur Amazon ; ce sont les mêmes que Jeremy Allen White porte dans la série The Bear. C’est culotté, le mec joue un chef de cuisine qui se permet de porter des tee-shirts blancs en service. Alors que moi, là, le cul sur mon tabouret de bodega, je ne suis pas capable de finir mon « pan con tomate » sans marbrer mon teeshirt.
Une fois taché, le tee-shirt, devenu torchon, va encore rester trois semaines dans mon panier de linge sale, car je ne veux pas mélanger, et je n’ai pas assez de blanc dans mon dressing pour en faire une lessive. D’ailleurs, je n’ai pas de dressing non plus.
Mais pour l’instant, je traîne mes Clarks en cuir de chèvre dans les vieilles rues de la ville. Il y a une dizaine d’années, Barcelone était la ville préférée des jeunes Européens en Erasmus. Mais le vent a tourné, maintenant on préfère Berlin, Lisbonne ou même Copenhague.
La nuit est tombée, mais il fait encore beaucoup trop chaud pour rentrer
dans ma petite chambre sans climatisation. Je passe de terrasse en comptoir et enchaîne les cañas et copas de tinto. Plus je bois, plus je me fais des amis ; plus j’ai des amis, plus je bois. Bientôt, on me propose un joint, une trace, puis deux.
La serveuse du bar baisse le rideau, les habitués restent à leurs places et n’attendaient que cela pour consommer leur produit à même le bar. Les
touristes ont disparu, je fais partie des élus, de ceux qui peuvent tutoyer le patron et partager un joint avec lui. Il me raconte qu’il a fait un an et demi de prison pour trafic de stupéfiants. C’était dur, mais c’est grâce au fric de la drogue qu’il a pu s’acheter ce bar.
Au milieu du nuage de fumée et de ces Catalans punks à chiens défoncés, je comprends pourquoi le Front populaire a perdu contre Franco : impossible de battre des militaires surentraînés quand on a le bout des doigts marron de shit. La nuit va être longue.
Je me réveille sur la plage, l’alu d’un paquet de chips m’a servi de
couverture et une canette de bière écrasée d’oreiller à mémoire de forme.
Les goélands chassent les mouettes et les churros des touristes. J’ai le sable, la mer et le soleil qui tape sur ma gueule de bois. Les vacances commencent
bien.

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