Contraintes : 1ère personne du singulier, t shirt blanc taché, une soirée à Barcelone, chaussures en cuir, la plage

par Juan Echeverria

Dimanche dernier j’ai fêté mes onze ans de clean. Un peu plus d’un quart de ma vie. Un peu plus d’un quart de ma vie passé maintenant à construire. Et en vrai, lorsqu’on s’y prend sérieusement et qu’on a la chance que le malheur ne s’abatte pas sur nous, genre sous forme de drones tueurs, missiles air-sol ou armée sanguinaire prête à arracher la tête de nos enfants, et bien il y a moyen
de construire pas mal de choses en 11ans. Au point de presque oublier que construire n’a pas toujours été la finalité de notre vie, de ma vie.
Car on va arrêter de se mentir, je parle de moi.
J’ai, donc, ou plutôt je n’ai pas, toujours été, ce Juan un peu contrôle freak, besogneux et finalement plutôt fiable. J’étais plutôt tout l’inverse. Vous voyez l’affiche de ce chef d’oeuvre de Michael Youn ? film qui a marqué toute une génération, je veux bien sûr parler d’Incontrôlable.
Personnellement je ne l’ai pas vu, mais si vous vous souvenez de l’affiche et bien c’est à peu près à ça que je ressemblais au sommet de mon art. L’art de détruire. L’art de se détruire…mais avec humour.
Alors tandis que je me dis que c’est finalement pas si grave si je n’ai pas vraiment fêté ma nouvelle année de sobriété, peut-être pour la première fois, et bien je tente un rapide flash-back douze années auparavant. Oui, un an pile avant de mettre un stop définitif à ma consommation d’alcool et autres stupéfiants, un an pile avant de toucher le fond, comme aiment à dire avec pathos les dépendants en voie de rédemption.
Le décore est facile à planter et rien qu’à l’évoquer, certains, certaines d’entre nous risque de faire la grimace. Je veux bien entendu parler de Barcelone au mois d’Août.
Barcelone au mois d’Août sans air conditionné. Barcelone au mois d’Août dans une étroite rue pavée du quartier Raval, au deuxième étage d’un immeuble pas vraiment joli, avec une porte en fer et de séculaires auréoles de pisse incrustées
dans la pierre qui jouxte cette dernière.
Au deuxième étage de cet immeuble, se joue une scène classique, certainement pas la seule et unique au même moment dans cette ville.
Tandis que son pote Medhi est déjà affairé à rouler un spliff de skunk, Juan, allongé à même le sol, tente de décoller son visage suintant du carrelage déjà chaud. L’air est irrespirable, il est 14h passés et de l’autre côté de la porte l’on entend la rumeur d’une conversation animée. Medhi est là, taiseux. Il ne dit pas bonjour et se contente, tout en fixant son camarade, d’allumer son joint avant de caler façon réunionnaise. Caler c’est bloquer une toux due à une brutale inhalation de fumée blanche et grasse. A ce qu’il paraît ça fait monter la fonsdé encore plus vite.
En guise de salut, il tend tout doucement, toujours en silence, le fumigène vers son ami.
-File de l’eau. Lui demande Juan avant tout mouvement.
-Jsuis allé acheter des bières, t’en veux une ?
-T’es une horreur…vas-y ramène.
Et tandis que Medhi se rend à la cuisine chercher un rafraichissement, Juan patiente. Il patiente jusqu’à se rendre compte que cela va faire dix minutes que son compagnon est parti.
Donc je finis par me décider à me lever. Oui, je, parce que c’est moi, Juan, au fait. Je sais pas pourquoi je parle de moi comme si j’étais un conteur malien mais toujours est-il que je me lève et je passe le pas de la porte.
A ce moment là je suis à Barcelone depuis un peu plus de 24 heures et je pense que je n’ai rien ingéré de solide depuis deux tours de cadran.
Je me trouve dans la colloque de mon frère ainé. Il détient le bail de cet appart de 4 pièces. Un des collocs est parti au Japon et c’est dans sa chambre que nous sommes hébergés Medhi et
moi.
L’autre, c’est Ignacio. Et Ignacio se trouve dans le salon, en train de débattre avec passion du sujet le plus important qu’il soit en 2012 à Barcelone : le rôle de Pep Guardiola dans l’histoire du Barça. Il en discute avec son pote Sudir, un indien du nord avec un fort accent catalan. Notre ami Medhi s’est joint à eux, sans jeu de mot, et lorsque Juan s’assoit, lorsque Je m’assois à
la table, ce dernier ne semble pas un instant pâtir de quelque culpabilité que ce soit. Il se contente de me tendre son cul de joint, avant de s’affairer à en rouler un autre.
Les deux autres gars sont toujours en état de transe, portés par leur conversation.
Sudir, qu’Igancio appelle étrangement Nigger tio, clame que si Pep venait à quitter le club, il n’aurait plus aucune raison de suivre les matchs et résilierait sa carte d’aficionado.
Puis tout d’un coup, on ne sait pourquoi, je ne sais pourquoi, les deux se taisent et se tournent vers nous.
-Vous trouvez que c’est trop tôt pour commander de la MD les gars ?
Nous on sait pas, perso je laisse glisser, décilitre après décilitre, la fraicheur brûlante de ce genre de bière ultra légère que seuls les espagnols savent faire, tout le long de mon gosier.
Medhi est déjà en train de remonter avec 4 grosses bouteilles type Forty et il est à peine 16h.
« Alors vas pour la Molly ? J’ai une pote colombienne qui livre ça à vélo. Si vous avez 40 euros, on
prends 2 grammes. »
Nous on balance le fric comme si on en avait. Et puis on boit, et puis on fume. Medhi n’arrête pas
de demander : « Como se dice si ou ça en espagnol »
Et puis ça sonne, et puis Ignacio prépare des parachutes. Et puis Medhi remonte avec des bières,
et puis il est 23 heures, et puis Ignacio rappelle sa pote Colombienne, et puis il est une heure du matin et Ignacio s’est endormi la bite à l’air en allant se changer pour sortir.
On finit dehors juste avec Sudir qui a décidé de nous montrer « son Barcelone ».
Moi, je veux aller à la plage, je veux aller loin de la foule. Mon ventre foisonne, je suis en quête de conversation profonde et en même temps en train de devenir complètement agoraphobe.
Chaque stop qu’on fait dans un bar me rend encore plus parano. Chaque cubata ingurgitée me stress encore plus au lieu de me détendre. Il est 3h du mat, il doit faire 33 degrés, la ville suinte de tous ses ports et on se retrouve plaça Real, dans une after qui à l’air d’être un bordel des années 20 Les pièces sont toutes boisées, il y a des persiennes aux fenêtres et un piano à côté du bar.
Bar derrière lequel je me retrouve étrangement à faire le service. J’ai l’impression de ne jamais avoir été aussi défoncé et net en même temps. Les meufs à qui je sers des verres sont des putes,
c’est obligé. Mais elle sont vraiment très très sympas. Et puis il y a ce type avec sa tête de mexicain qui n’arrête pas de me filer des pointes de coke à sniffer directement sur son couteau.
On se retrouve dehors, mais sans s’être fait virer. Medhi a une chaussure en cuire dans la main, il me dit :
-Il faut retrouver le cendrier qui a perdu cette chaussure ! Puis il éclate de rire tandis que Sudir, fatigué, nous dit qu’il va finir par y aller.
Alors on marche, Medhi et moi, on marche en silence. Et on jouit de cette liberté, de cette excès de liberté. Et on prend des photos avec le petit appareil jetable qu’on a ramené de Paris.
Étonnamment, le lendemain, ce qu’il me reste de cette soirée, c’est l’impression que la blessure que j’ai depuis deux semaines au tibia est en train de salement s’infecter. Il me restera ça, l’odeur
de la liberté et une tache de sang séché sur mon joli t-shirt blanc.

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