Bien que l’endroit ait été rebaptisé le Stade Roi Baudoin depuis le drame du Heysel en 85, la brutalité des images liées à cet endroits, qui ont nourri ma haine des footeux, me font pressentir un climat chaotique. Un truc non maîtrisable. Il faut dire que beaucoup d’ingrédients sont réunis. Etre dans cet endroit, me file un cafard fou. En descendant les larges marches en béton 2 par 2 dans un mouvement pas très fluide, mains néanmoins enthousiaste, j’oublie pourquoi je cherche mon père… Ah! Si, j’ai trouvé un livreur de pailles fluorescentes en dernière minute, ils arrivent à 19h. Soit dans 30 minutes. Je suis particulièrement fière de moi. Je suis toujours particulièrement fière lorsque je travaille pour mon père. L’effet bon élève, à la recherche de n’importe quel validation de sa part, check, signe léger de la tête avec un petit sourire, et mon pref, un bisou sur la main. Aujourd’hui dans ce stade de foot, nous organisons un événement pour le magazine Elle.
Toute le monde sera là, tout Le gratin bruxellois est invité. C’est loin de Bruxelles, mais l’open bar devrait réussir à trouver son public. Le lieu choisit est très étrange. Nous sommes dans le stade de foot du Heysel, là où a eu lieu un an avant ma naissance, ce fameux drame du Heysel, dont les images me reviennent en tête depuis que je suis arrivée en début d’après- midi. Le mec avec qui travaille mon père est un des plus gros cocainoman que je connaisse et aussi proportionnellement un des plus beaux mecs de bxl. Nicolas. Un grand brun à la peau matte et au corps entièrement tatoué. Je le croise souvent la nuit, principalement dans le club ou je travaille au vestiaire le week-end. Mais il ne me parle pas. Puisqu’il m’ignore, je me formalise- bien entendu, parce que pour une raison plutôt évidente, j’aimerai qu’il me regarde et m’aime. Je trouve sa façon de m’ignorer intolérable, et j’en fait des caisses. Je ne connais rien de lui, son silence pourrait me dire qu’il est débile, mais je préfère imaginer qu’il est simplement mystérieux. J’ai 18 ans. Il en a 45. J’ai toujours été attirée par les hommes de l’âge de mon père. Ne tombez pas dans un écueil facile, je vous vois venir. Je ne suis pas qu’une daddy issue girl. Mes sœurs aussi travaillent avec moi. Plusieurs de nos amis d’enfance, pas les plus calmes. Le fils de Python, le mafieux corse, Mahoro, un autre ami qui a fait déjà plusieurs aller-retour en centre de désintoxication. Mais aussi d’autres moins funky dont je ne me fatigue pas à retenir les prénoms. Nous travaillons tous dans des bars différents, nous sommes dans des loges VIP, à des étages différents. Les glaçons arrivent, il faut vider les sacs dans des bacs énorme, et y mettre les boissons fraiches, champagne, coca, vin blanc, eau pétillante, et kombucha, un truc très chelou que mon père a dégoté. Il faut mettre les boissons que l’on a pas pu stocker dans les frigo dedans. Les fûts sont rangés en file derrière moi, déjà prêts à être dégainés. Mon père gère toute la partie cuisine avec une autre équipe, ils préparent 5000 zakouskis- qui n’ont rien de russes pour le coup. Les premières personnes commencent à arriver. Je reconnais beaucoup de gens. L’excitation de l’événement monte des deux côtés du bar. Je me balade de bar en bar, je croise mes sœurs, tout le monde a commencé a teaser., pour rigoler, et parce que c’est encore calme, ou pour pas s’ennuyer. Bientôt, plus de gens arrivent, mes collègues à mon bar, me font des regards, je comprends que je ne peux plus m’absenter, même si je suis la fille du boss. La musique du dj se fait plus forte, elle commence à couvrir les voix des gens. Celle de mes collegues, mais aussi celle dans ma tete. Mes doigts deviennent gelés à force de sortir les boissons de la glace. Mon ouvre bouteille est dans la poche arrière de mon jeans, je suis prête à dégainer à chaque commande. Je suis METAL dans ce service. Petit à petit, je ne lève plus vraiment la tête, je tends l’oreille sans regarder. Je ne dis plus vraiment bonsoir, je hoche la tête- comprendre « qu’est-ce que tu veux ? »Les fûts se vident à une vitesse éclair, j’adore changer les fut. J’aime aussi faire attendre cette horde d’alcoolique le temps de faire ces gestes auxquels je ne dois même plus reflechir. J’ai l’impression d’avoir le pouvoir. J’arrive presque au bout de mon stock de champagne, j’en siffle une coupe au passage.J’ai envie de fumer une clope, mais ce n’est pas possible. J’attends que mon père envoie son escadron de bouffe.. il faut calmer ses gens. Les nourrir, détourner leur attention. Faire diversion. Les éloigner du bar. Les images du drame du Heysel m’attaquent à nouveau. Les gens deviennent de plus en plus agressifs- mais encore plus quand tout est gratuit. J’expérimente cette violence quotidiennement en travaillant la nuit. IL y a ces heures, entre 23h et 01 ou deux du matin ou les gens sont déjà ivre, impatient. sans respect, irascible sur les points logistiques (vestiaires, bar, toilettes), ils sont impatients de boire, de draguer, de trouver ce qu’ils cherchent, de taper. ils sont impatients de s’oublier, s’autodétruire en réalité. Ils me font peur. Devant moi un mur de main tendue, j’évite soigneusement chaque regard. Ma vision parallèle hautement aiguisée est bien utile la tout de suite. Je sais qui attend depuis longtemps, et je fais au mieux, même si je ne regarde personne. Je me sens prise au piège. Au loin, en contrebas, je vois les serveurs vetu de noir et blanc sortir des tranchees, ils sortent directement de la cuisine caché au sous sol, Ils montent vers nous plateau à la main, certains empruntent les gradins pour attaquer la masse de gens des deux front. Le ballet est magnifique et reposant d’avance. Mon regard attire ceux des clients, certains restent, les plus soiffoire, mais la majorité foncent vers la graille. Il etait temps. J’en profite pour allumer une cigarette, et pour la première fois depuis que la guerre a commencé je respire. Je vois ma grande sœur, Louise arriver. Elle a l’air inquiète. Elle n’aime pas travailler, j’imagine qu’elle souffre, « Man, Vic a disparu. »Elle a insulté Nicolas l’associe de Papa de sale cocainoman de merde et elle est partie. Elle lui a dit que c’était mal ce qu’ils faisaient, que c’était un irresponsable. Papa est furieux. En plus elle est super bourrée. Depuis la séparation de mes parents, ma petite soeur a fait un aller retour en hôpital pour sous alimentation, un coma éthylique, et régulièrement je dois aller la chercher dans des fêtes parce qu’elle a perdu toutes ses affaires et que ses copines sont inquiètes, parce qu’elle est ingérable, parce qu’elle est ivre morte.Je ne réfléchis pas trop et me mets à courir, je devale les escaliers. Je sais au fond de moi que c’est vain. Mais je ne peux pas faire autrement. Je ne peux pas m’empêcher d’avoir peur. J’ai toujours peur d’un enlèvement. Spéciale dédicace à Marc Dutroux qui a enlevé une fille de mon école et m’a traumatisé à vie. J’ai toujours peur d’une histoire sordide. Ma petite sœur est très jolie, toute frêle, innocente, sans défense. Elle est née prématurée, elle était dans une petite caisse en plastique, on ne pouvait pas la toucher pendant plusieurs mois. J’ai vraiment peur. Je suis au milieu d’un parking prévu pour des milliers de voitures, perdues dans ce quartier de Laeken. Un quartier sordide à moitié vide dont je ne connais rien, il fait nuit et je ne sais pas dans quelle direction chercher. Derriere moi ce stade, immense, geant. Je ne sers à rien. Je suis comme une poule sans tête. Je crie son prénom. Je n’entends que mon écho en guise de retour. Je lui en veux de ne pas m’avoir parlé avant de partir et en même temps je comprends tout ce qu’elle est. Moi je n’ai jamais eu les couilles d’inquiéter autant les gens. Je suis incapable de boire jusqu’a perdre le controle. Je ne perds jamais le controle. Je finis toujours par vomir, ou prendre de la coke pour repartir mieux. Je remonte pour aller chercher mon père. Il est fuyant comme d’habitude. Mon bar déborde. Il y a de l’eau partout par terre, le sol est glissant par endroit, et collant à d’autres, je ne peux pas laisser Mahoro seul avec l’autre gars. Je sers les gens avec une angoisse dans le fond de mon ventre. Mais on arrive au bout. Au bout des boissons fraiches, au bout des futs. Au bout de leur ivresse. Il est bientôt une heure du matin, l’heure d’aller en boîte de nuit. L’associé de mon père est enfermé dans son petit bureau avec ses 10 grammes de coke et refuse d’en sortir. Je tambourine sur la porte. J’aimerai qu’il me prenne dans ses bras. J’aimerai aussi taper une trace. Il crie a travers la porte que je suis mal elevee, et que mon pere est un incapable. Il crie qu’on a gâché son évènement. Qu’a cause de ma famille de merde il n’aura plus jamais de travail. J’ai mal pour mon père. J’ai mal pour moi. je remonte dans mon bar. Et je dégaine les bouteilles de vodka réservées pour la fin de soirée, pour ma fin de soirée, pour la fete parallèle, celle avec l’équipe. Les gens sont cuits, en errance dans cet endroit qui ne ressemblent pour à rien, ils sont devenus moches, le maquillage des filles a coulé, les mecs sont défigurés, comme dans les visiteurs, Per Horus et per Ra et per Sol Invictus duceres. Foutu pour foutu, je me sers de plusieurs shots. Mon bar est en ruine. Je lève la tête en buvant d’un trait mon deuxième shot. Victoria est devant moi. Livide, immobile, c’est la seule personne qui n’est pas floue. Elle me fixe. Avec toute la tristesse qu’on partage. C’est le seul être humain à qui je ne pourrais jamais en vouloir. Un amour in-condition-nel. Je saute au-dessus du bar et la prends dans mes bras.
Je l’assieds sur un fût vide derrière moi. Je veux lui offrir mon dernier shot, mais me ravise, et lui tends une bouteille de kombucha. Il parait que c’est bon pour la santé, même si personne n’en a bu.
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